A la faveur du scandale de la pédo-criminalité qui aura ébranlé sans retour possible l’Eglise latine, une autre question aura émergé : celle du pouvoir systémique, exclusivement masculin, qui congédie l’autre moitié de l’humanité. On a pu mettre en lumière la problématique canonique : la dépendance du pouvoir de juridiction du pouvoir d’ordre. On a tenté d’y porter remède en instillant à dose homéopathique des femmes dans des instances de conseil ou de formation, voire même de décision ; tant on pourrait redouter que leur désengagement de tout investissement dans l’action pastorale se traduirait par un effondrement irréparable. Un prêtre ordonné suffit pour présider une eucharistie quelque soit le grand nombre de fidèles participants ; en revanche, l’asséchement des congrégations apostoliques féminines pourrait bien être fatal à l’imprégnation évangélique des sociétés.
Au Grand Siècle, Bérulle, fasciné par le modèle dionysien, imagine un tandem entre un chorus Jesu – les oratoriens – et un chorus Mariae – les carmélites – pour réaliser une dynamique de louange mystique : mais c’est sans compter sur l’indépendance farouche des filles de sainte Thérèse, peu disposées à ces fumigations françaises et qui ne se laissent pas faire !
Politique habile et bien meilleur stratège, Vincent de Paul prend en compte l’échec de François de Sales dans sa tentative inouïe d’un ordre féminin hors clôture, la Visitation, au bénéfice des déshérités ; et s’associant aux talents de Louise de Marillac, institue pour le combat apostolique, la Congrégation de la Mission – les lazaristes – et les Filles de la Charité, souplement dégagées des contraintes canoniques qui paralysaient l’action.
De même le minime Nicolas Barré réunit de jeunes femmes prêtes à tout risquer pour assurer aux enfants défavorisées une éducation « chrétienne et divine » : les Sœurs de l’Enfant-Jésus, sans vœux ni clôture, ferment indispensable d’une rénovation d’une société en décomposition.
Autre domaine, le fougueux et très tactique capucin Joseph de Paris adosse l’action apostolique des fils de saint François à la logistique mystique assurée par les Bénédictines du Calvaire, dont il partage la création avec Antoinette d’Orléans.
Ces femmes, ces consacrées (avant tout par leur baptême) ne sont pas là seulement pour assurer l’intendance, elles exercent irremplaçablement un ministère apostolique d’évangélisation. Au XXe siècle, on retrouve semblable configuration avec Madeleine Delbrêl, soutenue par l’abbé Lorenzo, incarnant dans la Charité d’Ivry-sur-Seine, l’élan missionnaire d’un Charles de Foucauld. Aux Amériques, l’étonnante Dorothy Day, aidée de Peter Maurin, fonde le Catholic Worker…
La mystique sera sociale ou elle ne sera pas…
Ouvert à tous.
François MARXER
Doctorat conjoint Institut Catholique de Paris – Paris IV Sorbonne, élève de Jacques Le Brun à l’EPHE. Enseigne l’Histoire de la spiritualité et la théologie spirituelle. Prêtre au service pastoral des paroisses de Rueil-Malmaison
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